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Vie économique
Faire son beurre de karité
Jeudi 01 Mai 2008
karité dans une feuille de teck.Deux ans après la mise en place d’un projet de microcrédit au village de Djéou, le bilan est positif : les femmes impliquées ont créé ou développé des activités de production artisanale et souhaitent maintenant une aide pour l’achat de matériel.

Tac… Tac tac… Tac tac… Takatac Takatac… Les pilons s’élèvent et retombent lourdement l’un après l’autre, écrasant les amandes de karité avec un bruit sec et mat. Debout autour du mortier, les trois femmes qui manient ces grands bâtons de bois à la force de leurs bras gardent le rythme. Les bébés, fermement maintenus sur leur dos par un bout de tissu, suivent le mouvement. Peu à peu les amandes se transforment en une poudre brune qui servira à la fabrication du beurre de karité. À Djéou comme dans la plupart des villages du nord du Bénin, le concassage des amandes est un travail manuel. Mais peut-être plus pour longtemps. L’association Evreux-Djougou réfléchit à la possibilité de financer l’achat de machines grâce au système du microcrédit. L’objectif est clair : aider les femmes à développer des activités rémunératrices pour améliorer leurs conditions de vie.

Une première expérience a été lancée en 2006 à Djéou. Ce village d’environ 540 habitants situé à une quinzaine de kilomètres au sud de Djougou a été repéré pour son taux particulièrement élevé d’enfants malnutris, révélateur du niveau de pauvreté de la population. Les femmes y sont plus nombreuses que les hommes, polygamie oblige. Elles n’ont d’autres ressources que la vente de produits tirés des cultures du village.



17 octobre 2007. À Djehou, les femmes pilent les noix de karité. C'est l'une des premières étapes de la fabrication du beurre.

Un essai concluant
Pour le premier test, l’association est restée modeste : en septembre 2006, 38 femmes du village ont reçu 9 000 FCFA chacune (environ 14 euros). Un peu plus d’un an plus tard, il suffit d’assister à la démonstration des différentes activités qu’elles ont développé pour se convaincre du succès de l’expérience. Sur la place du village, à l’ombre du grand arbre, l’une frotte énergiquement des morceaux de manioc sur une râpe, tandis que d’autres préparent le foyer : des branchages ramassés dans la brousse sont disposés en étoile, trois pierres serviront à maintenir la casserole en équilibre au-dessus du feu. À quelques mètres, les pileuses de noix de karité, plus loin des bouts de pâte d’arachide roulent sous des paumes expertes pour se transformer en koulikouli, un genre de « gâteau sec » brun en forme de long haricot. Pour éviter la concurrence, elles ne travaillent pas toutes le même produit. Ça tamise, ça réchauffe, ça essore, ça malaxe, ça transvase, ça mélange… Au milieu, des enfants jouent avec des feuilles mortes dans la poussière. Elles iront ensuite jusqu’à Djougou à pied le jour du marché pour vendre leur production, ou passeront la proposer dans les maisons des villages voisins.
Toutes les femmes ont remboursé leur crédit sur 6 mois, comme prévu. Suivies tout au long du projet par Chantal Séfandé et Mélanie Tekounti de l’ONG locale EFEB, elles avaient au préalable bénéficié d’une formation sur la gestion et le fonctionnement du microcrédit. Chacune a travaillé et vendu ses produits individuellement, mais des groupes de solidarité de huit personnes maximum se sont formés par affinités pour servir de garantie : si l’une des partenaires ne pouvait pas rembourser, les autres devaient l’aider, si l’une était malade, une autre la remplaçait. La cohésion s’est ainsi renforcée.

Des moteurs pour faire le beurre
Maintenant, elles voudraient des machines. Le travail est dur, parfois dangereux. Celle qui râpe le manioc nous montre des cicatrices sur ses mains : il suffit d’un faux mouvement pour se râper la peau et provoquer une blessure profonde qui peut parfois vous empêcher de travailler pendant un mois. De quoi en dissuader plus d’une de faire du gari, la farine de manioc. Mais il existe des râpeuses à moteur qui leur simplifieraient la tâche. De même, le processus de fabrication du beurre de karité est long et éprouvant : piler les amandes prend du temps ; certaines femmes n’ont pas le coup de main pour affiner la pâte. La solution : un moulin à karité et une baratte motorisée, qui accélèreraient la fabrication et permettraient d’augmenter la production de beurre de karité.
Alors, des machines demain à Djéou ? Pas si simple. L’idéal pour le groupement de femmes serait d’être équipé à la fois pour la fabrication du beurre de karité et pour celle du gari. Ce qui éviterait la concurrence et permettrait de maintenir la solidarité entre les villageoises. Mais avant d’installer les engins concernés, le village doit prendre en charge la construction des locaux qui les accueilleraient.

Servir une communauté de villages
Des membres de l’association se sont rendu à la coopérative béninoise de matériel agricole de Parakou, la plus grande ville du nord du Bénin, à 160 km à l’est de Djougou, pour juger sur pièces. Les engins nécessaires paraissent très performants. Presque trop par rapport à la capacité de production du village. D’après le vendeur qui le présente, le moulin à karité concasse 300 kg d’amandes par heure. Un rendement sans commune mesure avec les quelques kilos pilés par une dizaine de femmes à Djéou en une semaine.
L’idée serait donc de rentabiliser l’investissement en créant une coopérative de services, un lieu où les femmes du village, mais aussi des alentours, pourraient venir se servir du matériel en s’acquittant d’un droit d’utilisation. Bien sûr Djéou, excentré et plutôt isolé, n’est peut-être pas le meilleur endroit où installer une telle coopérative, qui rendrait sans doute service à plus de gens dans une zone rurale plus peuplée. Reste que ce village a besoin d’aide, que l’expérience menée mérite une suite et qu’un noyau de femmes déjà formées est prêt à s’engager à nouveau dans la voie du microcrédit.
En attendant l’arrivée hypothétique d’un moulin à karité, les villageoises continuent de concasser les amandes à la force de leurs bras et le beurre de Djéou se fabrique au rythme des pilons qui s’élèvent et retombent lourdement l’un après l’autre. Takatac Takatac…
S.V.
 
 

Photos ramenées de Djougou