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Lundi 16 Juin 2008
Recueil de contes
Dans le numéro spécial Nord Sud, page 33, nous relatons l'appui à la lecture publique entrepris par la coopération Evreux-Djougou et nous présentons un recueil de contes dans lequel on trouve notamment un conte entendu à Kolokindé, un village de la commune de Djougou. Voici, avec l'autorisation de l'éditeur, le texte de ce conte extrait du livre Contes et légendes du Bénin édité par les éditions Karthala (22-24, bd Arago, 75013, Paris).
La présentation par Israël Mensah, le président-fondateur de Mémoires d’Afrique, précise que l’ouvrage regroupe 24 textes de contes et légendes sélectionnés parmi plus de 1500 recueillis au Bénin, lors d’un concours national organisé par l’association. Il est l’aboutissement d’une réflexion menée depuis plusieurs années, sur la place et l’importance de la tradition orale africaine dans l’éducation des jeunes générations.
L’association a le projet d’éditer d’autres livres de contes provenant de différents pays africains « pour fixer rapidement la tradition orale avant qu’elle ne disparaisse ». Son président souhaite « susciter des intelligences neuves nourries de l’expérience et de la sagesse des anciens. Mais, plus que d’opérer un nostalgique retour aux sources, il s’agit de puiser dans ce passé, de façon consciente, les énergies en vue d’un renouvellement culturel qui éclaire le présent et l’avenir. »

La langue douce et amère
Un roi très cruel faisait régner la terreur parmi ses sujets. Il s’acharnait sur tous ceux qui détenaient un tant soit peu d’autorité. Sans même le savoir, ils devenaient ses ennemis, comme par malédiction.
Un jour, il rassembla les jeunes gens du royaume et leur dit :
« Dites-moi, mes amis ! En quoi vos vieux parents vous sont-ils utiles ? Ne voyez-vous pas qu’ils ne sont plus capables de rien, sinon de nous empêcher d’évoluer à notre gré ? J’ai donc pris une grave décision : toutes ces bouches inutiles, je vous donne l’ordre de les éliminer. Aucune dérogation ne sera tolérée. »
Un silence de mort accueillit les déclarations du roi. Terriblement choqués, les jeunes étaient incapables de réagir. Aucune protestation ne se fit entendre. La mort dans l’âme, chacun dut se soumettre aux ordres.
Dans ce même village, habitait une famille pauvre. L’aîné des enfants s’empressa d’aller cacher secrètement son vieux père dans une autre localité.
Peu de temps après, le roi réunit à nouveau lers jeunes et leur dit :
« Que chacun d’entre vous égorge un mouton. Et demain, au lever du soleil, qu’il m’en apporte la partie qui lui semble la plus douce ! »
Les jeunes obéirent encore sans brocher et égorgèrent chacun un mouton. Le jeune qui avait caché son père au loin courut le rencontrer et lui expliqua les nouvelles extravagances du roi.
« Dépêche-toi, lui dit-il, égorge un mouton, enlève-lui la langue et apporte-là au roi ! »
Au petit matin, le gong du roi retentit. Tous les jeunes prirent la direction du palais, chacun avec son meilleur morceau. La plupart avaient choisi les parties les plus grasses.
Le roi réunit les jeunes une troisième fois et leur dit :
« Chacun d’entre vous doit tuer un bouc. Amenez-m’en pour demain matin la partie la plus amère ! »
Cette nouvelle décision du roi plongea les jeunes dans une grande perplexité, mêlée d’épouvante. A quel jeu le roi était-il en train de jouer ? L’absence des vieux commençait à se faire sentir. S’ils avaient été là, ils leur auraient indiqué ce qu’il fallait faire.
Celui qui avait caché son père courut une fois encore le consulter et lui expliqua les nouvelles exigences du roi. Sa réponse ne se fit pas attendre :
« Emporte-lui le même morceau ! S’il te demande pourquoi, tu lui répondras : “La langue nous permet de parler, d’échanger des nouvelles, de plaisanter, de rire et de réconforter. Mais elle peut aussi amener la querelle, la vengeance, la guerre et toutes les souffrances qui l’accompagnent.”»
Le lendemain matin, sans attendre, les jeunes se rassemblèrent chez le roi, chacun avec son morceau de viande. Certains avaient choisi les pattes, d’autres les intestins, d’autres encore les testicules, des parties sans graisse. Mais tous étaient paralysés de peur, dans l’attente de la réaction du roi.
Le cérémonial habituel se déroula en présence de tous les gens du village. Tour à tour, les jeunes se présentèrent avec le morceau de leur choix. Le jeune homme pauvre s’avança lui aussi et présenta au roi une langue de bouc.
Le roi s’en étonné et lui dit d’un ton sec :
« Tu oses me présenter le même morceau que l’autre jour, petit impudent ! Tu m’avais dit que la langue était la partie la plus douce et maintenant tu affirmes qu’elle est la plus amère. De qui te moques-tu ? »
Sans se troubler, le jeune lui répondit :
« Majesté, vous êtes le roi le plus grand et le plus puissant de la terre. Vous devez donc savoir que la langue est la meilleure et la pire des choses. Elle fait naître et grandir la fraternité entre les hommes. En même temps, elle peut susciter la haine et la vengeance. Elle peut créer l’unité dans les familles et les villages. Elle peut aussi engendrer la discorde et la guerre. »
Le roi ne put contenir son admiration :
« Toi, j’en suis sûr, tu n’as pas tué ton père ! »
Le roi lui glissa une bague au doigt et, se tournant vers son peuple, il annonça solennellement :
« A partir d’aujourd’hui, nous entourerons nos vieux parents de vénération. De par leur expérience, ils sont les vrais dépositaires de la sagesse. Ils savent la transmettre à leurs fils et à leurs filles. »
Et le roi ajouta :
« Voici votre nouveau roi ! Vous devez lui obéir et le respecter ! »
C’est depuis ce jour-là que les Lokpa disent ce proverbe : « Le pauvre que l’on méprise peut gagner la considération par sa sagesse. »