Accueil Éducation "Je te donne l'enfant, tu vas t'en occuper"...
Lundi 09 Février 2009
"Je te donne l'enfant, tu vas t'en occuper"...
Imourana Abdoulaye est animateur du Projet Intégré de Lutte contre la Traite des Enfants dans le Nord Bénin au sein d’une ONG, l’Apem, (association pour la protection de l’enfance malheureuse) dont le siège se trouve à Parakou. Une organisation soutenue par l’Unicef.
Il organise régulièrement des animations pour sensibiliser les populations, en ville et dans les villages, auprès des parents qui laissent partir leurs enfants ou qui les remettent aux trafiquants.
 « C’est un problème très important ici. Les enfants vont dans d’autres communes, au Niger ou au Nigeria. Par exemple pour aller chercher du matériel pour se marier. Les filles y travaillent trois ou quatre ans et reviennent avec quelques pagnes. Les garçons ramènent des tôles pour pouvoir construire leur maison. Il faut savoir que l’an dernier, nous n’avons pas eu 3% d’admis au Bepc dans le département de la Donga. Plutôt que d’aller à l’école, les enfants se retrouvent dans la rue. »

La réalité sur le terrain

Une situation qui perdure malgré les efforts des autorités, le soutien de la mairie, une loi en 2006 contre la traite au Bénin.
« C’est un problème qui ne date pas du tout d’aujourd’hui. C’est un peu dans nos traditions. Les populations prétextent l’extrême pauvreté pour expliquer leur attitude : on n’a pas d’argent, on ne peut pas aider nos enfants, c’est l’enfant qui ira chercher pour nous. Et l’on se retrouve dans la situation où le parent dit : je te donne l’enfant là, tu vas t’en occuper... Dans le passé, c’était une bonne chose. Les enfants restaient à côté des tantes ou bien des oncles. Mais aujourd’hui, l’enfant devient esclave de la famille d’accueil. »
Imourana Abdoulaye est amer quand il décrit la réalité sur le terrain qu’il arpente pour prêcher la bonne parole, pour faire « ses sensibilisations » en youm, en dendi, en français, les trois langues à la fois pour n’oublier personne.
« Ici à Djougou, un comité communal de lutte contre le trafic existe. On a impliqué les chefs de quartiers qui sont davantage au contact des populations. Mais ça ne fonctionne pas très bien. Pour la plupart, ils cautionnent eux-mêmes le phénomène et en profitent financièrement. Difficile de lutter dans ces conditions. Et les gens continuent de nous dire : grâce au Nigeria  je peux avoir une chambre tôlée, sinon c’est la paille qu’on met. C’est grâce au Nigeria que dans ma maison il y a un engin, la télé... »

Comme des esclaves
Le jeune animateur reconnaît qu’il a beaucoup de mal à convaincre les populations et que seule une minorité se montre réceptive à ses propos. La misère explique cette attitude de rejet.
« Quand vous voyez les conditions dans lesquelles les gens vivent dans les villages, c’est inhumain. Vous voyez des enfants qui n’ont rien à manger d’autre que ce qu’on appelle la pâte d’hier. On y rajoute à chaque fois un peu quelque chose. On malaxe, on met de l’eau et voilà. Sans rien d’autre. Et cela devient tout fermenté. C’est le soir seulement que l’enfant peut espérer trouver quelque chose avec un peu de piment. C’est très pauvre en protéine, seulement du glucose. Quand les parents vivent cela, comment pouvez-vous les convaincre ? »
Difficile. Et le trafic s’en porte d’autant mieux. Rien ne semble en venir à bout. Pas les scandales révélés de temps à autre dans les médias qui rapportent que des enfants béninois cassent des cailloux dans des carrières au Nigeria. Ils travaillent là comme des esclaves et certains y meurent. « Les enfants de 8 jusqu’à 15 ans continuent d’aller vers le Nigeria et les filles dès 6 ans se retrouvent dans des gargottes pour débarrasser et faire la vaisselle » constate l’animateur ONG.

Une loi contre le trafic
La répression non plus ne suffit pas. Elle existe pourtant. A Djougou, l’ONG travaille avec le commissariat de police qui tente de contrôler les déplacements des enfants. Pour envoyer un enfant dans une autre famille, il faut un certificat de placement délivré par la mairie. Un certificat obtenu seulement après enquête. Sans ce papier, la police peut arrêter les personnes, autres que père et mère, qui voyagent avec des enfants. C’est ainsi que les enfants victimes de trafic sont amenés dans le centre de transit de Djougou géré par l’ONG de Imourana Abdoulaye.
La loi existe contre ce trafic. La police fait son travail mais avec peu de moyens comme nous l’a précisé le commissaire de police de Djougou. On sait aussi que la solution d’un problème social aussi important ne peut pas seulement être policière, pas plus au Bénin qu’ailleurs.
Et l’animateur de s’interroger : « les gouvernements du Nigeria et du Bénin ne peuvent-ils vraiment pas arrêter cela ? »  Et d’espérer aussi : « je pense qu’avec la gratuité de l’école que le président a décrétée, cela va s’améliorer ».
C.V.

Témoignage recueilli en novembre 2007 à Djougou.


«Vidomégon», enfant placé, en langue fon. Voilà bien une expression à deux faces très différentes. Le bon côté, c’est celui de la tradition qui voulait qu’un enfant était placé dans une famille aisée pour y participer aux tâches domestiques mais aussi y suivre sa scolarité ou un apprentissage artisanal. C’était souvent une chance pour l’enfant. L’autre face, cachée, est aussi la plus répandue : l’enfant quitte sa famille qui n’a pas les moyens de le nourrir et se retrouve vendu à un trafiquant de passage qui le revend à des gens qui vont l’exploiter, voire le maltraiter durement.
Des chiffres invérifiables révèlent que 100 000 enfants seraient concernés. La plupart de moins de 14 ans et en majorité des filles.
A Djougou, un centre accueille des enfants victimes de ce trafic et tente de les réinsérer. (voir article suivant)